Artsvivants.ca – La vie secrète des costumes

Portraits de concepteurs
par Michael Eagan

François Barbeau

image:Compte de Richmond, Richard III (1990)
Comte de Richmond, Richard III (1990)
Conçu par François Barbeau / © François Barbeau

S’il en est un qui peut à bon droit se proclamer l’héritier de Robert Prévost comme scénographe canadien de tout premier plan au Québec, c’est assurément François Barbeau, qui a entrepris sa carrière comme assistant de Prévost à la fin des années 1950 et a acquis sa première expérience de création de costumes à La Roulotte, le célèbre théâtre ambulant de Paul Buissonneau qui se produisait dans les parcs de Montréal. Depuis ces débuts, Barbeau a pris du galon, devenant au fil des ans un homme de théâtre complet. Surtout connu comme concepteur de costumes, il a endossé d’autres rôles dans le processus créatif, y compris ceux de metteur en scène de théâtre, chef décorateur au cinéma, professeur, et scénographe de nombreuses productions de danse, de cirque et de variétés. Il a œuvré principalement sur la scène théâtrale montréalaise, mais il a aussi collaboré avec des compagnies du Canada anglais et d’ailleurs comme CanStage (Toronto), Theatre New Brunswick (Fredericton), le Festival de Stratford (Stratford), le Centre national des Arts (Ottawa), le Harkness Ballet (New York), le Batsheva Dance Theatre (Israël) et la Comédie-Francaise, à Paris, où il a signé les costumes de la pièce Les Estivants de Gorki pour le célèbre metteur en scène français Jacques Lasalle en 1983.

Des années 1960 à aujourd’hui, la production de François Barbeau est tout bonnement stupéfiante. Il a noué des relations professionnelles avec tous les théâtres de premier plan à Montréal : le Théâtre du Nouveau Monde, la Nouvelle Compagnie Théâtrale, la Compagnie Jean Duceppe et le Centaur Theatre. Il a aussi collaboré avec Les Grands Ballets Canadiens de Montréal et a œuvré pendant plusieurs saisons comme concepteur de costumes résident au Théâtre du Rideau Vert. Beaucoup des spectacles auxquels il a pris part ont été coproduits avec le CNA, et les archives des costumes du CNA comprennent une sélection de ses dessins originaux et bon nombre des costumes qu’il a créés pour ces productions.

image:Britannicus, Britannicus (1982)
Britannicus, Britannicus (1982)
Conçu par François Barbeau / © François Barbeau

Plus récemment, François Barbeau s’est tourné vers les arts du cirque. En 1998, il s’est joint à l’équipe de concepteurs de Dralion, un spectacle de tournée mondiale du Cirque du Soleil dirigé et chorégraphié par Guy Caron. Cette production à grand déploiement, qui regroupait trente-six acrobates chinois, lui a valu un prix Emmy en 2001, décerné par l’Academy of Television Arts & Sciences pour la « meilleure conception de costumes pour une émission de variétés ou musicale ». Dralion a donné à Barbeau l’occasion de creuser le riche filon des motifs et des styles chinois pour concevoir ses costumes.

Il a aussi collaboré avec Robert Lepage à des projets destinés à des auditoires internationaux. De plus, il a été associé à plusieurs longs métrages, concevant notamment les costumes et les décors du Kamouraska de Claude Jutra (pour lequel il a remporté le prix Emmy de la meilleure conception de costumes). Ce film est un jalon dans l’histoire du cinéma québécois, et la vision qu’y offre Barbeau d’un Québec rural romantique du début du XIXe siècle est mémorable. Parmi ses autres collaborations avec des cinéastes célèbres, mentionnons Atlantic City avec Louis Malle et Tartuffe avec Gérard Depardieu.

Professeur à l’École nationale de théâtre du Canada

image:Néron, Britannicus (1982)
Néron, Britannicus (1982)
Conçu par François Barbeau / © François Barbeau

Créer des costumes et des décors pour le théâtre et le cinéma est exigeant et prend énormément de temps, mais François Barbeau parvient quand même à mener en parallèle une carrière de professeur à l’École nationale de théâtre du Canada (ENTC), malgré son emploi du temps des plus chargés. M. Barbeau a été recruté en 1962 pour donner des cours à l’ENTC, qui venait alors d’ouvrir ses portes. En 1971, il est devenu directeur du programme de Scénographie de l’école. Il a ainsi présidé à la formation d’une nouvelle génération de concepteurs scénographes canadiens. Son influence est indéniable, l’empreinte de son style si puissant restant perceptible dans les travaux de beaucoup de ses anciens élèves qui mènent aujourd’hui de fructueuses carrières. L’enseignement de François Barbeau a été important en raison de sa générosité et de sa rigueur, mais surtout parce qu’au-delà des rudiments du métier, il sait transmettre son enthousiasme et son amour du travail bien fait. Il a occupé ce poste jusqu’en 1987 et enseigne toujours périodiquement à l’ENTC, appréciant au plus haut point l’énergie et le talent brut des élèves auxquels il s’adresse.

Comparaisons entre François Barbeau et Robert Prévost

Étant donné que Robert Prévost a été le mentor de François Barbeau et a pavé la voie aux premières expériences de ce dernier en scénographie et en enseignement, les comparaisons entre les deux sont inévitables.

Prévost, fort de sa formation acquise dans le cadre du cours classique et de son association avec le visionnaire Jean Gascon, son épouse Mimi, le compositeur Gabriel Charpentier et l’acteur et metteur en scène Jean-Louis Roux, a été témoin direct et partie prenante de l’essor du théâtre québécois et canadien modernes. Il possédait aussi un immense goût de vivre, avec des penchants épicuriens et des appétits aux proportions gargantuesques.

François Barbeau, pour sa part, privilégie une approche beaucoup plus artisanale, au sens noble du terme. Il a étudié le dessin et la peinture au collège Sir George Williams à Montréal (aujourd’hui l’Université Concordia) ainsi que la coupe et le patronnage à la prestigieuse école Cotnoir Caponi (haute couture). Cette formation, de même que ses expériences antérieures acquises dans divers ateliers, est manifeste dans toutes ses créations à ce jour. Dans n’importe quel de ses dessins d’un corsage ajusté, on décèle immédiatement l’effet du gainage sur la silhouette humaine et l’endroit exact où doivent être placées les coutures d’assemblage. Le corsage doit-il se terminer en courbe exactement à la taille ou être plus long et évasé, descendant presque jusqu’aux hanches? M. Barbeau porte toujours le plus grand soin aux décisions de ce genre, d’abord dans ses dessins et ensuite en salle d’essayage, avec une précision d’horloger.

image:Agrippine, Britannicus (1982)
Agrippine, Britannicus (1982)
Conçu par François Barbeau / © François Barbeau

Les dessins eux-mêmes sont identifiés sans détour à François Barbeau par leur style unique. Il utilise un mélange inusité de pigments combinant la gouache, l’acrylique et des encres colorées, et il repasse parfois sur les traits à l’aide d’un marqueur à bille à pointe très épaisse. Ses figures ont généralement des têtes surdimensionnées – et presque invariablement dessinées de profil – alors que les corps costumés sont vus de face : l’idéal pour analyser la construction du costume tout en montrant la coiffure! Aux mains d’un artiste moins habile, ces caractères pourraient passer pour un maniérisme indécrottable, mais Barbeau parvient à communiquer une foule de renseignements sur le costume et sur le personnage grâce à son style de dessin éminemment personnel et excentrique.

Ainsi, tandis que les dessins de costumes de Prévost sont d’impeccables peintures à la gouache pleines de références classiques, ceux de François Barbeau sont toujours étroitement liés à la conception de costumes proprement dite – constituant en fait des maquettes créées dans la perspective d’un processus dont ils constituent l’étape initiale et qui doit aboutir aux essayages du costume achevé. Il suffit d’observer une vingtaine ou une trentaine de ses dessins pour avoir un bon aperçu des personnages et du climat émotionnel de toute la pièce. Prévost : l’homme de haute culture, rabelaisien, bon vivant, et François Barbeau : le bourreau de travail, esthète monacal et professionnel consommé.

Le CNA comme champ d’expérimentation

image:Irina Nicoaievna Arkadina, La Mouette (1978)
Irina Nicoaievna Arkadina, La Mouette (1978)
Conçu par François Barbeau / © François Barbeau

Des costumes conçus par François Barbeau sont apparus sur les scènes du CNA littéralement depuis qu’on y produit des spectacles. Beaucoup de ces costumes ont été créés dans l’atelier des costumes du CNA, et le principal intéressé s’en souvient comme d’autant d’occasions de faire des expériences : un jour, par exemple il a eu l’idée d’exécuter une série de costumes en catalogne, un tissage artisanal traditionnel québécois dont la trame est faite de fines bandes de tissus de récupération. Le CNA a toujours maintenu un atelier de production entièrement fonctionnel, et le département des costumes a encouragé et soutenu les expériences de ce genre. M. Barbeau évoque avec tendresse ces collaborations passées, en particulier avec Ann Elsbury, Jan Cogley et Normand Thériault.

Les archives des costumes comprennent une importante collection de dessins et de costumes de François Barbeau, qui ont tous en commun une élégance exquise. On y trouve de tout, depuis sa version de l’antiquité classique et ses tenues et casques militaires d'inspiration spartiate (300 av/ J.-C.) pour Britannicus (1982) jusqu’au chic vertigineux de la Dame de chez Maxime (1971) et du Partage de Midi de Claudel (1977), l’une de ses nombreuses collaborations fructueuses avec le metteur en scène Olivier Reichenbach au CNA. Barbeau a des affinités certaines avec le théâtre français, et il a pris part à un grand nombre de productions tirées de ce vaste répertoire, signant notamment des costumes pour Andromaque de Racine (1974), Tartuffe de Molière (1977) et L'Heureux Stratagème de Marivaux (2001). Il a aussi conçu des costumes pour l’actrice Shirley Douglas et son fils Kiefer Sutherland (vedette de la série télévisée 24 heures chrono) pour The Glass Menagerie (1997), qui a pris l’affiche au CNA et au Royal Alexandra Theatre à Toronto. Il a aussi collaboré à bon nombre des premières productions de l’œuvre de Michel Tremblay mises en scène par André Brassard.

Décoré de l’Ordre du Canada en 2001 pour l’ensemble de sa carrière et lauréat de nombreux autres prix, François Barbeau ne semble pas près de ralentir ses activités. Sa longévité à elle seule, sans parler de son élégance, de sa passion et de son inspiration, justifie largement son titre officieux de doyen des concepteurs de costumes canadiens.