Harry Somers

Né à Toronto, 11 septembre 1925;
décédé à Toronto, 9 mars 1999

« Sa créativité n’était jamais en repos. » (John Weinzweig, compositeur et ancien professeur de Somers)

Jusqu’à sa mort survenue en 1999, Harry Somers a été, pendant de nombreuses années, une figure de proue de la scène musicale canadienne et l’un des rares compositeurs de ce pays à rayonner sur la scène internationale. À partir de l’âge de trente-cinq ans environ, il a tiré sa subsistance presque exclusivement de son activité de compositeur, ce dont très peu de ses pairs peuvent se targuer au Canada. L’exploit est d’autant plus remarquable que dix ans plus tôt, il travaillait comme chauffeur de taxi pour arrondir ses fins de mois. Sa vie et son œuvre ont fait l’objet de la première étude d’envergure consacrée à un compositeur canadien, écrite par Brian Cherney et publiée en 1975. Louis Riel, son opéra en trois actes qui lui a été commandé pour le centenaire de la Confédération (1967), est généralement reconnu comme l’opéra canadien par excellence.

Des débuts tardifs

Contrairement à la plupart des grands compositeurs, Somers ne se doute nullement, avant l’adolescence, qu’il est appelé à consacrer sa vie à la musique. Il prend brusquement conscience de sa vocation – comme en une sorte d’épiphanie – pendant des vacances au lac Ahmic, en Ontario, en août 1939. Des amis de la famille lui font alors découvrir quelques œuvres musicales qui le touchent profondément et, dès lors, il décide de se consacrer sérieusement à l’étude de cette discipline. Il ne reviendra jamais sur ce choix et sa détermination ne fléchira pas, et il finira par atteindre son but, malgré un chemin parsemé d’embûches. Ce n’est qu’au milieu de la trentaine qu’il pourra enfin se fier sur la composition pour gagner sa vie.

Influences

Somers reçoit sa formation professionnelle au Conservatoire royal de musique de Toronto où, soutiendra-t-il par la suite, le professeur qui a le plus d’influence sur sa propre évolution musicale est John Weinzweig. Une influence qui se traduit, notamment, par l’emploi de longues lignes mélodiques dépouillées, de rythmes nerveux créant un sentiment d’urgence, et par le recours fréquent au dodécaphonisme. D’autres compositeurs le marquent aussi –Schoenberg, Boulez, Stockhausen et Berio, entre autres – mais la musique de Somers ne ressemble à aucune autre; elle porte toujours le sceau de sa propre personnalité musicale. Même le chant grégorien et le contrepoint baroque ont droit de cité dans ses partitions. Sa musique est « polie », « équilibrée », « sonore », « élégamment détaillée » et « solidement charpentée », ainsi que l’affirme, en substance, la brochure que la SDE Canada (Société des droits d’exécution du Canada) a consacrée à ce compositeur.

Trois types de compositions

« Au fil des années », écrit Somers, « j'ai constamment abordé la composition à trois niveaux différents. À un niveau, j'ai composé de la ‘musique communautaire’ ou ‘musique d'usage courant’ : par exemple des pièces pour les amateurs et les écoliers. À un second niveau, j'ai créé de la ‘musique fonctionnelle’, au sens spécifique du terme : partitions pour la télévision, le cinéma et le théâtre où la musique doit collaborer avec un autre média et répondre aux exigences de ce dernier. À un troisième niveau, j'ai composé sans me soucier de limites aucunes, parfois m'abandonnant entièrement à l'expérimentation, parfois développant des facettes déjà explorées dans une série d'œuvres antérieures.

« Bref, les deux premiers niveaux sont reliés directement au milieu et à la société, au sens large, dans laquelle je vis et où je fais œuvre d'artisan; le troisième touche un auditoire plus restreint (même si je ne suis pas convaincu qu'il doive nécessairement en être ainsi) et mon évolution personnelle en tant qu'artiste. »

Honneurs

À un âge relativement précoce, Somers détenait déjà des doctorats honorifiques de l’Université d’Ottawa et de l’Université York (tous deux reçus en 1975) ainsi que de l’Université de Toronto (1976). En 1972, à quarante-sept ans, il a été nommé compagnon de l’Ordre du Canada, devenant ainsi le deuxième compositeur seulement, après Healy Willan, à récolter cet honneur.

Louis Riel

Aucun article sur Harry Somers ne serait complet sans mentionner son opéra Louis Riel. Plus de quarante ans après sa création, cette œuvre demeure l’opéra canadien quintessenciel, de même que le Boris Godounov de Moussorgski peut être vu comme l’opéra russe par excellence et Tender Land de Copland comme le plus représentatif des États-Unis. Non seulement Louis Riel évoque-t-il des événements historiques liés à la construction du Canada, mais son livret contient des textes en quatre langues (anglais, français, cri et latin), mettant richement en relief le multiculturalisme fondamental de ce pays, dont l’esprit se perpétue de nos jours. Le fait que l’opéra ait été commandé pour le centenaire de la Confédération canadienne, en 1967, lui confère un cachet supplémentaire de portée nationale. La Canadian Opera Company a présenté l’opéra à Toronto et à Montréal cette année-là. Quand les États-Unis ont célébré leur bicentenaire, quelques années plus tard, l’Orchestre du Centre national des Arts a joué la partie instrumentale de l’œuvre dans le cadre d’une représentation donnée à Washington (D.C.). C’était le premier opéra canadien jamais présenté au Kennedy Center, et le tout premier opéra intégral canadien interprété à l’extérieur du Canada.

Autres œuvres

En plus de Louis Riel, Somers a écrit pour la scène un court opéra (The Fool), de la musique pour accompagner une pantomime (The Merman of Orford) et un opéra pour enfants (A Midwinter Night’s Dream). Beaucoup de ses compositions les plus connues sont écrites pour orchestre, notamment North Country, la Picasso Suite et Lyric. Ses Five Songs for Dark Voice, pour contralto et orchestre, et Five Songs of the Newfoundland Outports, pour chœur a cappella, comptent parmi les œuvres musicales canadiennes les plus jouées. Somers lui-même était particulièrement fier de son Kyrie 1972, composé à la faveur d’un séjour à Rome – une ville qui l’avait profondément marqué par la richesse de son histoire et son aura de spiritualité. William Littler a écrit dans le Toronto Star, à propos de la pièce Music for Solo Violin que Somers avait composée pour le légendaire Yehudi Menuhin en 1974, qu’il s’agissait « probablement [de] l’une des meilleurs compositions pour un instrument à cordes jamais écrites dans ce pays ». L’imposant catalogue de Somers contient aussi cinq sonates pour piano, quatre concertos (dont trois sont pour piano), trois quatuors à cordes, deux sonates pour violon, un quintette pour instruments à vent, et de nombreuses pièces vocales et chorales.

Hommages

L’un des plus beaux hommages rendus à Harry Somers après sa mort est venu de son grand ami le chef d’orchestre Victor Feldbrill : « Harry était svelte, élancé, tout en retenue, mais une tempête faisait rage en lui. Sa musique et la personne qu’il était ne faisaient qu’un. C’est la marque des grands. » Larry Lake, compositeur et animateur de l’émission Two New Hours à la radio anglaise de Radio Canada, écrivit pour sa part : « [Somers] a légué au Canada et au monde de la musique quelques-unes des partitions les plus originales du siècle, qui comptent aussi parmi les plus puissantes sur le plan dramatique. Depuis cinquante ans, ses compositions incarnent la musique canadienne et représentent véritablement une part importante du patrimoine artistique du Canada. »