Divers rôles dans le domaine de la musique

La critique musicale

Aimer ou ne pas aimer : voilà la question

« Avez-vous aimé le pianiste hier soir? »

Voilà le genre de question ou type de question que l'on peut entendre au petit déjeuner dans le monde entier, partout où l'on écoute de la musique classique. Mais qui juge que le pianiste (la violoniste, la soprano ou le chef d'orchestre invité) a « bien » joué, chanté ou dirigé? Ce qui est « bien » pour vous est-il « bien » pour moi? Les opinions varient; combien d'opinions différentes sont-elles justifiées? Les cyniques peuvent prétendre qu'il y a autant d'opinions que de spectateurs. À la lecture d'un compte-rendu dans le journal local, on s'aperçoit trop souvent que le concert qui nous avait tant plu la veille est considéré comme une véritable catastrophe par le critique musical. Comment est-ce possible? Était-ce le même concert? L’opinion d'une personne est-elle plus valable que celle d'une autre? Nous allons nous intéresser de plus près à ce qui constitue une bonne critique musicale.

Le premier critique musical

Le premier critique musical est probablement né le jour où un homme des cavernes a commencé à taper sur un caillou avec un bâton tout en fredonnant quelques notes et s'est fait dire par un autre qu'il pourrait faire mieux. N'importe qui peut porter un jugement critique (et d'ailleurs, la plupart d'entre nous le font), mais quelles sont au juste les compétences que doit avoir un critique professionnel qualifié dans le domaine?

Le critique parfaitement qualifié

Un critique parfaitement qualifié, ça n'existe probablement pas. En effet, un tel critique devrait connaître toutes les œuvres importantes d'au moins une centaine de grands compositeurs, plus les œuvres représentatives de plusieurs centaines d'autres compositeurs; il devrait avoir été musicien dans un orchestre symphonique, dans un ensemble de musique de chambre ou choriste dans un chœur et si possible les trois; il devrait avoir suivi une formation musicale approfondie en théorie, analyse et composition et connaître les principes de base de la direction d'orchestre; il devrait connaître tous les ensembles musicaux de sa ville, s'intéresser aux nouveaux interprètes et se tenir au courant des tendances émergentes et des nouvelles musiques, non seulement dans sa ville, mais partout au pays et dans tous les grands centres musicaux du monde. En plus de tout ce savoir dans le domaine de la musique, il devrait aussi posséder des connaissances étendues dans les autres disciplines artistiques – littérature, théâtre, danse, peinture, sculpture, architecture et cinéma – qui exercent une influence sur la musique. Il devrait connaître les langues étrangères – allemand, italien et anglais, bien entendu, mais également avoir quelques notions dans certaines autres langues – ainsi que des rudiments en histoire, esthétique, acoustique, philosophie et psychologie. Et il va sans dire qu'un bon critique doit savoir communiquer; autrement dit, il doit savoir bien écrire.

Le critique partiellement qualifié

Ce sont des exigences énormes et il y a de quoi décourager une personne intéressée par la profession de critique et l'inciter à chercher ailleurs une occupation plus compatible avec nos capacités normales. En revanche, à ce critique parfaitement qualifié et auréolé de gloire peut se substituer une personne partiellement qualifiée pour exercer cette profession mais qui possède des compétences ordinaires courantes qui lui permettent la plupart du temps d'éclairer ses lecteurs moins bien informés qu'elle ou qui possèdent une moins bonne formation théorique ou un regard moins aiguisé.

Les qualités essentielles

Si l'on convient qu’un critique ne peut, au mieux, qu'être partiellement qualifié, quelles sont les qualités qui distinguent un bon critique d'un critique médiocre ou carrément mauvais? Avant de tenter de définir ces qualités, il faudrait d'abord préciser quelles sont les diverses fonctions et responsabilités d'un critique. Les divers auteurs qui ont écrit sur le sujet proposent différents objectifs et différentes priorités, mais la grande majorité d'entre eux affirment que le rôle du critique consiste 1) à aider les lecteurs à établir un rapport artistique à la musique; 2) à stimuler leur réflexion; 3) à les aider à former leurs propres capacités de perception et leurs facultés critiques; 4) à élargir leur champ d'intérêt; et surtout 5) à encourager un esprit d'enthousiasme et d'appréciation.

Ajouter un brin d’humilité

Dans l'idéal, l'érudition et les vastes connaissances du critique devraient être assorties d'un brin d'humilité. Il n'y a rien de plus méprisable qu’un critique brillant et implacable qui blesse délibérément l'artiste sur lequel il écrit, uniquement pour faire un bon mot. Vous avez probablement déjà entendu le type de sarcasme suivant : « La pianiste X joue Beethoven : heureusement que le compositeur était sourd. »

Le critique en tant que catalyseur

Le critique ne doit pas se contenter de porter des jugements, aussi compétent et érudit soit-il. Il doit plutôt être un catalyseur en incitant ses lecteurs à former leur propre jugement, provoquant leur réflexion et les aidant à acquérir une meilleure compréhension de la musique. Claude Gingras, critique musical au journal montréalais La Presse depuis plus d'un demi-siècle, déclare obéir aux motivations suivantes lorsqu'il rédige ses comptes-rendus : « J'écris parce que l'interprétation d'une œuvre ne nous a pas émerveillés autant que l'on s'y attendait, parce que la magie n'a pas fonctionné ou, au contraire, parce qu'une certaine aria nous a transportés dans un autre monde et que nous voulons comprendre pourquoi. Quels étaient les éléments présents ou absents? Autrement dit, j'écris pour aider le public à comprendre comment fonctionne l’art. » En résumé, M. Gingras cherche tout simplement à inciter les spectateurs à ne pas rester passifs et à devenir des auditeurs actifs.

Il s'ensuit qu'un critique consciencieux devient en quelque sorte le gardien de la vie musicale de sa collectivité, guidant, aidant, éduquant ses lecteurs et les incitant à acquérir une plus grande sensibilité et de meilleures connaissances afin de mieux apprécier le monde merveilleux de la musique.

Musique nouvelle

Le critique a un autre rôle essentiel : il doit expliquer les œuvres nouvelles et les nouveaux styles de musique et aider le public à les apprécier. C'est dans cette fonction que le critique peut être le plus utile au public et même aux interprètes professionnels. La plupart des musiques du passé ont déjà été analysées dans de nombreux ouvrages qu'un lecteur curieux peut facilement se procurer à la bibliothèque. Lorsque le critique porte un jugement sur une œuvre ancienne, même si ce jugement s'écarte du consensus habituel, il s'appuie sur le travail de ses prédécesseurs. En revanche, les musiques qui viennent tout juste d'être composées n'ont pas encore eu le temps d'être analysées et évaluées. C'est à ce niveau que le critique peut être le plus utile à ses lecteurs.

La revue Musical America

En 1918, après la première new-yorkaise de la Symphonie « Classique » de Prokofiev, un critique du journal Musical America avait qualifié l'œuvre de « ramassis de sons discordants » et avait dit espérer que l'avenir nous réserverait quelque chose de meilleur. Eh bien, ce critique s'était royalement trompé puisqu’il se trouve aujourd'hui bien peu de mélomanes pour penser que la Symphonie « Classique » de Prokofiev contient trop d'éléments discordants. De plus, cette œuvre est, parmi les symphonies composées au XXe siècle, une des plus populaires et des plus appréciées. De nombreuses années plus tard, en 1990, le même journal a publié des commentaires très favorables à la suite d'une autre première, celle d’une œuvre du compositeur canadien Michael Colgrass intitulée The Schubert Birds. Cette fois, c'était réussi! Le critique s'est montré beaucoup plus utile pour ses lecteurs qui, pour la plupart, n'avaient pas entendu l'œuvre : « Colgrass brosse un riche tableau proposant un discours musical soutenu dans lequel les lignes instrumentales jouent un peu le même rôle que les personnages dans une pièce. La notion de conflit est à la base même de la pensée musicale et c'est finalement ce qui donne à The Schubert Birds son caractère poignant et personnel. »

Des compositiurs endossent l’habit du critique

Certains compositeurs sont aussi parfois critiques musicaux. S'ils savent aussi bien écrire que composer, les compositeurs peuvent être de précieux observateurs de la scène de la musique nouvelle. Ce fut le cas en particulier d'Hector Berlioz et de Robert Schumann, qui vivaient tous deux au milieu du XIXe siècle et qui ont laissé quelques-uns des commentaires les plus pertinents sur la musique qui se créait à leur époque. C'est par exemple Schumann qui a déclaré, après avoir entendu quelques-unes des premières œuvres publiées par Chopin : « Messieurs, chapeau bas, voilà un génie! ».

Musiques oubliées

Tout comme le critique a le devoir de jauger la musique nouvelle, il doit également se faire le champion de certaines musiques du passé – compositions valables que l'histoire n'a pas retenues. Il existe de nombreux trésors musicaux de la plume de compositeurs comme Karol Szymanowski, Max Bruch et Edward Elgar, pour ne nommer que ces trois-là, qui attendent toujours de recevoir l'appui des critiques nord-américains, afin qu'ils puissent, eux aussi, se faire une place aux côtés de la poignée d’œuvres extrêmement populaires dont on ne compte plus les interprétations.

Autres aspects

Il faut mentionner brièvement aussi l'utilité d'un autre aspect du travail du critique, celui de compte-rendu, ne serait-ce que pour faire la distinction entre journalisme et critique musicale. Techniquement parlant, n'importe quel journaliste ayant reçu la formation nécessaire doit pouvoir faire le compte-rendu d'un événement musical – c'est-à-dire répondre aux questions qui, , quand et pourquoi. Mais seul un véritable critique peut traiter du comment, c’est-à-dire de la qualité d'une interprétation ou d'une composition. Le critique a également pour obligation de dénoncer les musiques qui sont populaires et jolies, mais prétentieuses et frauduleuses. Le célèbre compositeur et critique du XIXe siècle Robert Schumann nous rappelle que « le critique qui ne dénonce pas ce qui est mauvais ne fait qu'encourager à demi ce qui est bon ».

Du Talent Pour l’Écriture

Un talent pour l'écriture est un autre élément essentiel de la panoplie du critique accompli, afin qu'il puisse stimuler la réflexion de ses lecteurs. Dans un sens, le critique divertit tout en éduquant et en orientant le goût du public. Le critique doit se servir de son talent littéraire pour capter et retenir l'attention de ses lecteurs pendant qu'il formule ses réflexions et ses idées. S'il ne sait pas s’exprimer dans une prose claire et intelligible, il perd tout simplement son temps, quels que soient l'importance du sujet ou le sérieux de sa démarche. Le critique doit utiliser des mots qui, par leur puissance évocatrice, leur couleur émotionnelle et leur conviction, sont capables de captiver et d'intéresser le lecteur afin de le convaincre du bien-fondé des jugements qu'il pose.

Intuition et amour de la musique

Il est possible d’apprendre à bien écrire, mais l'intuition est un talent naturel et inné. Le critique doit instinctivement pouvoir faire la distinction entre la bonne et la mauvaise musique, entre les compositions intéressantes et celles qui laissent indifférent, entre le ravissement véritable et l'hystérie collective. Si cette capacité lui fait défaut, ni son expérience, ni sa formation, ni ses connaissances ne pourront y pallier. Cette capacité intuitive se fonde sur un amour profond de la musique. Pour de nombreux observateurs, l'amour de la musique est la raison d'être de la critique. Un critique qui n'écouterait pas la musique dans l'espoir d'en retirer la plus grande satisfaction possible et de transmettre à ses lecteurs son enthousiasme (ou sa déception, si c'est malheureusement le cas), ne serait pas bien placé pour exposer son point de vue au public. Cela ne signifie pas nécessairement qu'un critique doit avoir une disposition favorable à l'égard de tous les compositeurs, toutes les écoles et toutes les périodes musicales. Cependant, il doit être en mesure de juger des divers degrés de qualité des créations musicales.

La responsibilité du critique… À qui doit-il rendre des comptes?

Quelle est la responsabilité du critique? Pour qui écrit-il? Pour ses lecteurs? Pour son employeur? Pour l'interprète? Pour le compositeur? Pour lui-même? Un critique qui publie ses comptes-rendus dans un journal doit se rappeler qu'il écrit essentiellement pour un public profane (et non pas pour des spécialistes) et que ses articles doivent être lisibles par des gens qui ont peut-être une connaissance limitée de la musique. Cela ne veut pas dire que le critique doit tout ramener au plus bas dénominateur commun en matière de goût, d'intelligence ou d'éducation, mais il ne doit pas oublier qu'un quotidien n'est pas une tribune appropriée pour la publication de traités techniques et savants.

La responsabilité du critique vis-à-vis des interprètes soulève beaucoup de controverses. Certains critiques sont partisans d'une approche sévère et implacable et n'hésitent pas à se montrer virulents et parfois même cruels. D'autres se sentent l’obligation de respecter les arts; si quelque chose leur déplaît, ils trouvent le moyen d'exprimer leur point de vue sans être malveillants ni excessivement méchants. C'est une erreur de croire que l'on peut appliquer la même norme à tous – si la barre est placée trop haut, on risque d’avoir un choix plutôt limité. La plupart des critiques sont naturellement animés de bonnes intentions, mais parfois, les exigences du métier les obligent à se montrer plus sévères. Au lieu de penser que le critique a le pouvoir d'approuver ou de condamner, on peut dire qu'il se livre tout simplement à un exercice de discernement. William Littler, critique au Toronto Star pendant de nombreuses années et aujourd'hui en retraite, a dit ceci : « Le critique n'est pas l'imprésario de l'artiste, ni le comité d'encouragement de l'orchestre symphonique local. Le critique est simplement une personne intéressée qui exerce son jugement. »

Quelques mots en terminant

En résumé, on peut définir le critique idéal comme une personne cultivée qui se sert de ses vastes connaissances pour interpeler et informer ses lecteurs sur un sujet qui le passionne et qu'il tient en haute estime, afin de les inciter à voir et écouter des merveilles de la musique qui risqueraient sinon de passer inaperçues. Nous attendons des critiques qu'ils nous fournissent des réflexions et des observations stimulantes fondées sur leur perspicacité et appuyées par de nombreuses années d'expérience.

N'hésitez surtout pas à lire ce que les critiques ont à dire au sujet du pianiste qui a joué au concert hier soir! Vous ne devez pas nécessairement partager leur point de vue. Mais s'ils ont bien fait leur travail, vous saurez non seulement s’ils ont aimé le pianiste, mais surtout pourquoi.

Robert Markow