Exploration de la musique

Comment écouter la musique?

Comment tisser des liens privilégiés avec la musique

Jusqu'au XXe siècle, il n'y avait que deux façons d'écouter de la musique : soit se rendre à un concert, soit faire soi-même de la musique. Aujourd'hui, on peut écouter de la musique à la radio, la télévision, à partir de CD, de vidéos et de sites Web, sans parler de la Muzak diffusée dans les ascenseurs, les centres commerciaux et les supermarchés. La musique est partout, il suffit d'appuyer sur un bouton. Mais, cette musique qui fait partie de notre quotidien, est-ce qu'on l'écoute vraiment, ou est-ce qu'on se contente de l'entendre? Examinons de plus près ce qui se produit lorsqu’on se concentre sur la musique et qu’on l'écoute vraiment.

Écoute superficielle

On peut écouter la musique de manière superficielle, uniquement pour avoir une ambiance sonore. Cette écoute se limite à la perception sensorielle. La musique sert alors de toile de fond à la rêverie, elle favorise la détente ou aide tout simplement la digestion. Cela est très bien, mais, évidemment, la musique peut apporter beaucoup plus.

Écoute active

Pour que l'écoute soit productive, il faut faire un effort et ne pas se contenter d'être un auditeur passif. Nous devons accepter de nous investir complètement dans l'expérience avec tout notre pouvoir de concentration et notre capacité à ressentir les émotions. La musique peut nous donner l'impression d'être plus vivants, plus sensibles, plus en contact avec les couches profondes des sentiments humains. Autrement dit, il est possible d’être aussi un auditeur attentif, actif et participant.

Que rechercher en écoutant?

Lorsqu'on écoute une composition musicale, quels sont les aspects que l'on peut rechercher? (Pour cela, il n'est pas nécessaire d'avoir une formation musicale, il suffit juste de vouloir s'intéresser de plus près à la musique.) On peut faire attention à la façon dont une mélodie débute, se développe et s'achève; on peut noter combien de fois et comment elle revient, les points d’hésitation, l'impression de force motrice (ou son absence), l'accumulation de la tension pendant de longs moments, la présence (ou l’absence) d'énergie rythmique, les zones de tension, de conflit et de détente, la surface lisse ou agitée, la texture dense ou transparente, la rapidité et la fréquence à laquelle se présentent les différents événements musicaux, les images ou les émotions qu’évoque la musique (le titre de la composition peut donner des indices) et le degré de consonance ou de dissonance. Ce sont là quelques-uns des éléments qui peuvent attirer votre attention.

La cinquième de Beethoven

À propos, qu'est-ce qui attire notre attention dans la Cinquième Symphonie de Beethoven – la symphonie la plus célèbre du monde – et qui nous captive tout au long du premier mouvement? Voilà une musique qui n'est pas particulièrement relaxante. Elle exige la participation de toutes nos émotions. Il n'y a pas véritablement de mélodie. La substance musicale se limite au célèbre motif de quatre notes, un simple embryon d'idée musicale (« Pom-pom-pom-POM ») qui n'a rien de remarquable en soi. Ce qui rend mémorable ce motif de quatre notes, c'est ce que Beethoven en fait. Il nous assaille sauvagement et sans relâche pendant sept minutes en martelant ce motif dont l'élan n'est interrompu qu'une seule fois, brièvement, près de la fin, par un solo de hautbois (qui est en lui-même un élément qui captive l'attention). Voici la description qu'en fait un auteur : « Un robuste organisme unicellulaire qui peut croître et se multiplier avec une énergie et une logique puissantes. Ces notes […] coulent dans les veines de l’organisme musical en développement; nous les sentons palpiter comme le véritable pouls du mouvement. »

Les éléments de base de la musique

Revenons un peu en arrière et essayons de définir les éléments de base de la musique. Il y a le rythme, la mélodie, l’harmonie, la couleur tonale, la densité et la texture.

Le rythme

Parmi tous ces éléments, on reconnaît de manière générale que le rythme est le plus essentiel, le plus fondamental. Il est permis de penser qu’au tout début, la musique a commencé par un rythme martelé par un homme des cavernes frappant avec un bâton ou un gourdin sur une pierre ou une paroi rocheuse. Un motif rythmique a un effet si immédiat et si direct que l'on perçoit instinctivement son origine primitive. Le rythme n'est pas nécessairement une pulsation que l'on peut marquer en tapant du pied. (Pensez encore une fois au premier mouvement de la Cinquième Symphonie de Beethoven.) Le rythme est un terme général qui désigne la progression des notes dans le temps. Lorsqu'on tape du pied, on suit plutôt le mètre, comme dans une marche (UN-deux UN-deux) ou une valse (UN-deux -trois UN-deux -trois).

La mélodie

Ensuite, il y a la mélodie que l'on peut définir comme une succession de sons qui constitue un tout signifiant. On pense souvent que la mélodie est quelque chose que l'on peut facilement retenir et chanter. Le début du Concerto pour violoncelle de Dvořák ou le deuxième mouvement de la Cinquième Symphonie de Beethoven, ou les arias de Madame Butterfly, l'opéra de Puccini, en sont des exemples parfaits. Cependant, toutes les mélodies ne sont pas chantables. Par exemple, on ne peut pas vraiment chanter le thème d'ouverture du Concerto pour basson de Mozart, aussi attrayant soit-il, ni le premier sujet de la Symphonie « Classique » (no 1) de Prokofiev. Dans la plupart des musiques du XXe siècle, les thèmes sont de forme si déchiquetée ou anguleuse qu'il n'est pas facile de s'en souvenir

L’harmonie

Si la mélodie est l'agencement horizontal des sons, on peut considérer que l'harmonie consiste à les agencer verticalement. Un seul agencement vertical s'appelle un accord; par conséquent, l'harmonie est l'étude des accords, de leurs relations et de leurs déplacements les uns par rapport aux autres. L’harmonie n’a pas toujours été présente dans la musique occidentale. Elle est née peu à peu, à la suite d'expériences dans le chant grégorien au sein de l'Église catholique. À l'origine, ces chants été composés uniquement d'agencements horizontaux de notes. Par la suite, ils furent chantés simultanément à deux hauteurs de son différentes. Encore plus tard, la musique a continué à évoluer dans la riche tradition de l'harmonie que nous connaissons aujourd'hui. Afin de mieux comprendre comment fonctionne l'harmonie, arrêtons-nous à une autre symphonie de Beethoven, la Septième. Écoutez plusieurs fois uniquement le début du deuxième mouvement. Si quelqu'un vous demandait de chanter ce que vous avez écouté, que feriez-vous? À moins d'avoir la capacité extraordinaire de chanter plusieurs hauteurs de son simultanément, le mieux que vous puissiez faire serait de répéter plusieurs fois une structure rythmique à une même hauteur de son (TAAH-ta-ta TAH-Tah, TAAH-ta-ta-TAH-Tah). À l'horizontale, c'est plutôt ennuyeux, n'est-ce pas? Pourtant, il est clair qu'il se passe quelque chose de très intéressant en arrière-plan, au niveau vertical. Quelque chose change à chaque note ou toutes les deux notes. Ces changements sont des progressions harmoniques.

Consonance et dissonance

Comme dans le cas de la mélodie, les compositeurs ont continuellement modifié leur perception de ce qu'était pour eux une pratique harmonique valable. En matière de consonance et de dissonance, tout est relatif et ce n'est pas tout à fait vrai de dire que la consonance est caractérisée par des sons agréables et la dissonance par des sons désagréables. Un accord ou une suite d'accords est jugé consonant ou dissonant selon la période où l'on vit, selon l'expérience d'écoute de l'auditeur, selon son tempérament personnel et selon le contexte dans lequel l'accord se situe au sein de la composition globale. La dissonance est un peu comme une épice harmonique. Une composition qui ne comporte aucune dissonance paraîtra sans doute terne et ennuyeuse. La plus grande partie de la section du développement du premier mouvement de la Symphonie « Héroïque » de Beethoven (no 3) contient des dissonances qui semblaient terriblement discordantes aux auditeurs du début du XIXe siècle. Aujourd'hui, ces dissonances ne nous dérangent pas autant.

La Couleur Tonale

La couleur tonale ou le timbre est la sonorité particulière et caractéristique produite par un instrument ou un autre dispositif sonore. Une même note jouée par un violon ne sonne pas pareil lorsqu'elle est jouée par un cor. Un compositeur choisira souvent l'instrument ou la combinaison d'instruments qui saura le mieux donner corps à l'idée qu'il veut exprimer. En d'autres termes, son choix est déterminé par la qualité expressive inhérente à un instrument particulier. La couleur tonale est devenue un élément important en musique vers la fin du XIXe siècle, mais dès l'époque de Mozart, la musique nous offre des moments merveilleux où le choix des couleurs est remarquable. Écoutez le brillant résultat obtenu par l'ajout de cors aux violons dans l'ouverture du Concerto pour basson de Mozart, ou lorsque les clarinettes occupent le premier plan dans le trio central du troisième mouvement de la Symphonie no 39 de Mozart.

La densité

La densité est un autre élément qui joue un rôle en musique. Tout comme l'harmonie, la densité est un concept vertical (et non pas horizontal comme la mélodie). Quand vous vous penchez pour regarder au fond d'un puits, est-ce que vous pouvez voir clairement le fonds ou est-ce que divers obstacles vous bouchent la vue? En musique, pouvez-vous entendre tout ce qui s'active derrière la mélodie occupant le premier plan, ou la texture est-elle remplie par un autre type d'activité? Généralement, les compositeurs visent la clarté, mais ils optent parfois délibérément pour des masses sonores enchevêtrées, comme c'est le cas pratiquement tout au long de la Cinquième Symphonie de Mahler. En revanche, le début de la Quatrième Symphonie du même compositeur sonne aussi clairement qu'une cloche dans l'air frais du matin (et d'ailleurs, Mahler utilise ici des grelots de traîneau!).

La texture

La texture est un élément apparenté à la densité. C'est encore un élément qui se rapporte à la surface. La texture est-elle lisse, élégante, froissée, troublée, sinueuse, pétillante... ? Dans certaines musiques du XXe siècle, la texture et la densité sont parfois plus importantes que les autres éléments. O Magnum mysterium d’Alexina Louie et Lonely Child de Claude Vivier sont deux exemples de compositions qui privilégient ces éléments.

Votre meilleure amie!

Voilà quelques pistes de réflexion afin de mieux écouter la musique. Mais ne vous donnez pas trop de mal! La musique fait appel aux émotions, ce n’est pas un exercice intellectuel. Faites de la musique votre meilleur amie. Une belle histoire d'amour vous attend! Mais ne vous croyez pas obligé(e) de tout aimer. (Vous n’aimerez probablement pas toutes les musiques comme vous n'aimez pas toutes nourritures et tous les gens que vous rencontrez.) Il vous suffit de prêter une oreille attentive et de faire un petit effort pour écouter plutôt que de simplement entendre. Bonne écoute!

Robert Markow