Le saviez-vous?

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Le retable d’Isenheim par Matthias Grünewald était l'inspiration pour la symphonie "Mathis der Maler" de Paul Hindemith
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Retable d’Isenheim, deuxième perspective

La musique et l’art

La musique et l’art sont deux formes de communication non verbale. La première est auditive, tandis que l'autre est visuelle. L'une existe dans le temps et l'autre dans l'espace. La plupart des musiques sont abstraites et ne portent sur rien d'autre qu'elles-mêmes, alors que la plupart des œuvres graphiques sont figuratives. Bien entendu, ce sont là de grandes généralisations, mais la musique et les arts visuels ont en commun une quantité surprenante de techniques et de caractéristiques.

Les instruments de musique dans l’art

La musique et les arts visuels entretiennent des liens étroits depuis la nuit des temps, depuis qu'un homme des cavernes a dessiné pour la première fois un tambour sur une paroi rocheuse. Au fil de l'histoire, des artistes ont choisi de faire figurer des instruments de musique comme sujet principal ou accessoire dans d'innombrables œuvres d'art. On peut voir des harpistes sur des bas-reliefs assyriens. La kithera et l’aulos ornent souvent les vases grecs. Fra Angelico a peint des chœurs d'anges; Vermeer affectionnait le virginal, Chagall le violon, Picasso la guitare et Dufy l'orchestre complet. L’iconographie musicale – l’étude des instruments représentés dans les arts visuels – est un domaine fascinant en soi. Cependant, nous nous intéressons ici surtout à la nature véritable de la musique et de la peinture et aux interactions de ces deux formes d'art apparentées qui s'inspirent et se stimulent mutuellement, engendrant une riche et fructueuse relation symbiotique.

Compositeurs artistes; artistes compositeurs

Certains compositeurs célèbres étaient également des artistes visuels, parfois très talentueux. Saviez-vous par exemple que Mendelssohn était un dessinateur et aquarelliste de talent? Ou que Carl Maria von Weber était peintre? Il se qualifiait même de Tonkünstler (artiste du son) pour se distinguer de Beethoven, un Tondichter (poète du son). Dans sa jeunesse, Arnold Schoenberg a poursuivi activement une carrière de peintre. Il était même devenu membre du groupe Blaue Reiter, que dirigeait Kandinsky. Entre 1908 et 1910, Schoenberg a créé une centaine de peintures qui appartiennent pour la plupart à des collections privées non accessibles au public. Gershwin aussi avait un certain talent pour la peinture. R. Murray Schafer, un des compositeurs les plus célèbres du Canada, souhaitait au départ poursuivre une carrière dans les arts visuels. Harry Freedman, un autre de nos grands compositeurs, a fréquenté une école d'art pendant cinq ans avant de se consacrer sérieusement à l'étude de la musique. Inversement, on sait que Georges Braque était aussi flûtiste et violoniste, que Kandinsky était violoncelliste et pianiste et qu’Adolf Hölzel, Odilon Redon, Delacroix, Matisse et Paul Klee jouaient tous du violon. Le grand peintre français Jean-Auguste-Dominique Ingres (1780-1867) était un excellent violoniste et fut un certain temps second violon de l’Orchestre du Capitole de Toulouse. Il a donné son nom à l'expression « violon d'Ingres » qui désigne en français un passe-temps ou le fait de pratiquer un art qui n'est pas le sien.

Terminologie

Les mots style, tension, équilibre, forme et texture appartiennent aussi bien au vocabulaire de la musique qu'à celui des arts visuels. Cependant, parmi tous les éléments communs à la musique et à la peinture, celui qui a exercé la plus grande fascination est certainement la couleur – tant chez les compositeurs que chez les artistes visuels – surtout depuis deux cents ans.

Son et couleur

Nous savons que le son et la couleur sont tous deux produits par des vibrations. Dès le XVIe siècle, Arcimboldo a tenté d'imaginer un système d'équivalences entre les hauteurs de son et les diverses nuances de couleur du noir au blanc. En 1740, le jésuite mathématicien Louis-Bertrand Castel a cherché à mettre en parallèle la gamme tempérée et le spectre chromatique, en appuyant sa théorie sur les couleurs primaires (rouge, jaune, bleu) et les hauteurs de son de l'accord parfait. Isaac Newton et Goethe se sont, eux aussi, penchés sur la question. En 1895, Wallace Rimington fit à Londres la démonstration de son orgue de couleurs, un appareil constitué d'une boîte éclairée de l'intérieur et percée de trous occultés par une vitre teintée. Un dispositif relié à un clavier permettait d'ouvrir et de fermer les trous. Même Beethoven, un compositeur considéré comme « abstrait » s'est intéressé aux correspondances entre les couleurs et les sons. Pour lui, le si mineur était une note associée à la couleur noire.

Vassily Kandinsky, le premier peintre abstrait, a grandement contribué à libérer les objets de la couleur, de la ligne et de la forme. Il était convaincu de pouvoir entendre les couleurs et il les associait à des instruments particuliers : le jaune avec la trompette, l'orange avec l'alto, le rouge avec le tuba, etc. Bien entendu, il y a beaucoup de subjectivité dans cette façon de percevoir la couleur et le son, mais elle illustre bien le phénomène de la synesthésie, c’est-à-dire le transfert d'une sensation d’un domaine sensoriel à un autre. Certaines toiles de Kandinsky portent des titres comme Improvisation et Composition. Suivant l'exemple de Kandinsky, un grand nombre d'artistes ont créé des œuvres s'inspirant directement d'une expérience musicale.

L’art visuel en musique

Le processus inverse s'est avéré encore plus fécond puisque des œuvres picturales sont à l'origine de diverses compositions musicales : Moussorgski s'est inspiré de toiles de Viktor Hartmann (Tableaux d'une exposition), Rachmaninov et Reger ont trouvé leur inspiration chez Böcklin (L’Île des morts) et Debussy chez Whistler, Velasquez, Watteau et Botticelli. Mais une œuvre de Paul Klee intitulée La Machine à gazouiller a engendré plus de réactions musicales que n'importe quelle autre – une trentaine.

Les affinités entre la musique et la peinture ne se limitent pas aux stimuli visuels et auditifs directs. Par exemple, les concepts de temps tels que le rythme et le mouvement ont une fonction aussi bien en arts visuels qu'en musique. Même la tonalité, le respect d'une tonalité particulière (la majeur, sol mineur) tout au long d’une composition musicale, a trouvé sa contrepartie dans les arts visuels. On pense ici évidemment au Violon rouge de Raoul Dufy qui a inspiré un film récent. Dans ce tableau, le rouge ne se contente pas de colorer l'instrument, il projette son aura sur toute la toile – qui devient une peinture « en rouge », comme on parle d'une sonate « en do majeur ».

Paul Klee

Les mondes de la musique folk et pop, du jazz et de la musique classique nous offrent plus de 200 exemples de musiques inspirées par des œuvres de Paul Klee. Parfois, ses toiles semblent utiliser la couleur et la ligne dans le but de provoquer des effets auditifs plutôt que visuels. Mais surtout, le temps, le mouvement et le rythme étaient des éléments que Klee cherchait à intégrer dans ses créations. La libération du sujet, l'autonomie des couleurs et la possibilité d'exprimer le temps et le mouvement dans de vifs contrastes de couleurs étaient des thèmes qui lui étaient chers.

Coups d’archet héroïques est une œuvre tardive, peinte par Klee en 1938 en hommage à son ami, le grand violoniste Adolf Busch, dont le jeu souple et énergique est illustré dans cette transposition picturale. L'archet virevoltant qui déchire l'air est accompagné d’autres éléments figuratifs tels que la volute et le chevalet d'un violon, ainsi que des points qui rappellent les notes de musique. Certains observateurs interprètent même les trois nuances différentes de bleu profond comme une représentation du procédé de la fugue.

En conclusion, les notions de couleur, de rythme, de forme, de contenu, de texture, d'harmonie, de polyphonie et de tonalité sont communes aux arts visuels et à la musique. Les affinités entre ces deux moyens d'expression artistique constituent un champ d'exploration et d'expérimentation qui semble inépuisable.
 

Robert Markow