Concerto n° 2 en sol mineur pour piano, opus 16

Sergueï Prokofiev : Né à Sontsovka, Ekaterinoslav, le 27 avril 1891; décédé à Moscou, 5 mars 1953

Comme beaucoup de grands compositeurs, Sergueï Prokofiev fut un artiste précoce. Il composait déjà avant d’avoir six ans; à 12 ans, il avait écrit un opéra; et lorsqu’il s’inscrivit au Conservatoire de Saint-Pétersbourg, à 13 ans, il déposa avec son dossier de candidature, quatre opéras, deux sonates, une symphonie et plusieurs œuvres pour piano. Au cours de son adolescence, il étudia avec de grands musiciens comme Glière, Rimski-Korsakov, Liadov et Tchérepnine. Au piano, il n’était pas moins extraordinaire. Il avait interprété en soliste son premier concerto pour piano lorsqu’il avait 21 ans et moins de deux ans plus tard, il joua la même œuvre (au lieu du traditionnel concerto classique) lors de son examen final au Conservatoire de Saint-Pétersbourg, devant un jury de 20 membres qui tenaient tous en main la partition publiée de l’œuvre.

Prokofiev créa son deuxième concerto pour piano le 5 septembre 1913, quelques mois après avoir passé les examens du conservatoire. Le concert fut donné à Pavlovsk, une ville de villégiature située à une trentaine de kilomètres de Saint-Pétersbourg, mais Prokofiev avait désormais une réputation d’enfant terrible et une quantité considérable de mélomanes avaient fait le déplacement pour venir l’écouter. Ceux qui s’attendaient à un « événement » ne furent pas déçus. Tous les spectateurs furent impressionnés, favorablement ou défavorablement, par cette musique agressive et audacieuse. Plusieurs furent scandalisés, l’œuvre fut accueillie par de nombreux sifflets et inspira les clichés habituels que l’on réserve à la musique nouvelle : « une musique à vous rendre fou », « les chats qui miaulent sur notre toit font de la meilleure musique », « on dirait que le pianiste nettoie son clavier ou essaie les notes de son instrument », etc. Aujourd’hui, après plus de huit décennies de musique nouvelle, on peut avoir de la difficulté à comprendre la raison de tout ce tapage. Par ailleurs, nous ne pourrons jamais entendre le concerto tel qu’il fut interprété ce jour-là, puisque la partition a été détruite pendant la révolution de 1917. Prokofiev a reconstitué la musique de mémoire, une dizaine d’années après l’avoir composée. Entre-temps, il avait évolué sur le plan artistique, gagné en maturité et changé son style de composition. Par conséquent, la version reconstruite est inévitablement plus équilibrée et plus cohérente. D’ailleurs, lorsque cette nouvelle version fut présentée à Paris, le 8 mai 1924, avec le compositeur au piano, on lui reprocha de ne pas être assez moderne ou « futuriste »!

Après quelques notes jouées pizzicato par les cordes, le piano se lance dans une mélodie formant un arc lyrique. Prokofiev demande que cette mélodie soit interprétée narrante, c’est-à-dire comme on raconte une histoire. Et c’est peut-être justement ce que voulait faire Prokofiev avec cette musique dans laquelle il se remémore avec nostalgie son grand ami Maximillian Schmitgoff qui s’était suicidé quelques mois auparavant. (Le concerto est dédié à Schmitgoff.) Le deuxième thème est plus guilleret, plus articulé sur le plan rythmique. Prokofiev remplace la traditionnelle section du développement par une longue et difficile cadence qui monte en intensité pour atteindre un sommet de complexité virtuose et qui devient la clé de voûte de tout le mouvement. L’orchestre au complet revient avec le motif pizzicato du début paré cette fois d’opulentes sonorités romantiques avant que le mouvement ne s’achève sur une douce réminiscence narrante du premier thème interprété par le piano.

Le scherzo qui suit est un véritable tourbillon dans lequel le soliste joue sans arrêt, ne faisant même pas une pause le temps d’une double croche. Les trilles et les gammes abondent, la musique est pleine de brio et d’éclat, d’énergie et de mouvement, rappelant la description qu’avait fait Richard Aldrich de Prokofiev lors de ses débuts de pianiste en récital à New York : « Ses doigts, ses poignets, ses muscles et même sa colonne vertébrale semblent être en acier. Ce pianiste est une masse d’acier sonore. Il est évidemment doué d’une grande agilité, mais son registre dynamique est étroit, tout en cris ou chuchotements. »

Un motif pesant donne le coup d’envoi à l’Intermezzo dont la musique aux dissonances acérées, aux gestes primitivistes et aux grandes masses sonores mouvantes contredit à coup sûr son titre naïf.

Le début du finale est doté en abondance d’une énergie nerveuse et d’une puissance incroyable. Cette fois encore, la musique met en évidence l’éclat métallique et l’agilité acrobatique du jeu pianistique du compositeur. Les violons et les bois énoncent une deuxième mélodie plus détendue et de caractère populaire qui est développée par le piano – d’abord seul, puis en dialogue avec les autres instruments. La deuxième cadence du concerto commençant par une pédale harmonique sur l’octave la plus basse du piano vient interrompre la musique. Le matériau d’ouverture du mouvement est repris une dernière fois pour une poussée d’adrénaline vers une conclusion virtuose.

Robert Markow